29 juin
Le peuple grogne, les politiques passent
Dans son Making Of, le site Rue89.com se fait l’écho de la grogne des lecteurs, qui réagissent à l’emploi du terme de grogne pour désigner les mouvements populaires, dits sociaux. Après que le mot fut utilisé pour le titre de plusieurs articles (”La grogne des pêcheurs s’étend”, le 18 mai; “Grogne sociale et jeux de pouvoir”, le 22 mai; “Grogne sociale, pourquoi ils sont tous dehors”, le 16 juin), les lecteurs ont réagi à l’utilisation du terme. Le Making Of conclut qu’il s’agit d’un tic journalistique malheureux.
En suivant bien la règle, c’est-à-dire en vérifiant dans le dictionnaire, on serait tenté de n’y voir aucun mal. le Robert donne deux acceptions au verbe grogner. En résumé, soit le cri du cochon, de l’ours et du sanglier, soit une façon de manifester son mécontentement en groupe. Mais les mots ont une connotation, et dans le cas de la grogne, elle est évidente : péjorative, franchement abêtissante. Le fait que le Robert présente une acception politiquement correcte, pour rendre compte de l’usage, induit en retour une justification à l’utiliser. On voit comment les dictionnaires peuvent involontairement véhiculer certaines tendances.
Tendances de quoi ? La carrière moderne du mot grogne a été lancée - selon le Robert culturel - par le Général de Gaulle, dans son allocution du 12 juillet 1961 : “chaque remous met en action les équipes diverses de la hargne, de la rogne et de la grogne”. Merci Mon Général. Quels sont ensuite les exemples d’utilisation donnés par le Robert ? “la grogne populaire, sociale, syndicale”. Dans l’utilisation quotidienne qu’en font les médias, nous trouvons des titres comme celui d’un article du Monde daté du 19 mai 2008 : “la grogne continue, la réforme aussi”.
Il se dessine une image prégnante : pendant que le gouvernement et les experts concotent savamment des solutions réfléchies, raisonnables et rationnelles, les masses populaires grognent de mécontentement. On ne parle pas de grogne des gouvernements, comme le remarque un lecteur de l’article de Rue89 : “[Nulle part ne se lit] ‘la grogne du Medef’, ‘la grogne des députés’ ou même ‘mouvement de grogne au conseil des ministres’.” ? En cherchant sur un agrégateur de sites d’actualités, on trouve 912 fois le mot grogne en un mois. Une recherche avec “grogne du gouvernement” par contre, ne retourne rien. Une recherche sur Google donne… 2 réponses : Un site marocain, et un site belge. Pourquoi cela ? Ne serait-ce parce qu’on considère les politiques comme détenteurs d’une rationalité, de l’exercice en pleine conscience de la décision après analyse minutieuse de tous les éléments du problèmes (les grand politiques, de nos jours, sont ceux qui « travaillent leurs dossiers ») ?
Alors que les bergers s’efforcent de maintenir le troupeau bien sagement au repos dans son enclos, de temps en temps, à cause d’un incident, de la montée de tension de la part de quelques spécimens, celui-ci est secoué de vagues inquiétantes, anarchiques, et peut, dans une réaction grégaire incontrôlable, briser une palissade et s’enfuir dans un galop sauvage, renversant tout sur son passage. Le peuple est donc inconséquent, et le politique, l’élu, est, par le fait même d’être institué, ou peut-être par nature, qui sait, guidé par son sens des responsabilités. Chez lui, la rationalité et l’analyse dominent, même si parfois on peut déplorer son manque d’à propos, ou une phrase indélicate, qui tranche avec son habituelle retenue. Même en masses, les élus grognent moins, ils se concertent, travaillent leurs dossiers, écoutent, médient (et non pas médisent), réunissent les partenaires sociaux. Cependant, des remous peuvent aussi se produire, à l’assemblée par exemple. On voit ainsi de temps en temps apparaître la “grogne des députés”, comme dans ce titre d’une chronique d’Alain Duhamel. On a sans peine l’image : l’assemblé nationale transformée en masse de pourceaux par une Circé dissimulée en Marianne à l’aide d’une herbe puissamment anti-gouvernementale. Par bonheur, Nicolas Sarkozy, immunisé contre cette magie, les sauvera de leur triste sort.
La question qui vient naturellement est celle-ci : le peuple n’est-il pas une grande épine dans le pied du politique, et à travers lui du progrès et des réformes nécessaires, de la raison, du pragmatisme, et des adaptations urgentes à tout ce qui change ? Les deux axes du mouvement social et politique seraient alors d’un côté un peuple archaïque, grognard et inconséquent, et de l’autre une politique de gestion, dont on sait que la seule force de proposition est l’adaptation “aux changements inéluctables de notre société” (Habermas montre, dans son livre « La technique et la science comme idéologie » que la politique prend “une forme consistant à opérer techniquement sur des processus objectivés”, en d’autres termes, à gérer technocratiquement).
En entreprise, cette représentation est similaire : le manager, qui agit rationnellement, selon les informations globales et le savoir-faire gestionnaire dont il dispose, est celui qui saura toujours mettre en place les adaptations bénéfiques. Les employés, que leur rôle de production maintient à une place bien délimitée, doivent faire preuve de souplesse, de flexibilité, pour leur propre bien et celui de l’entreprise. Ils ne savent pas juger de ce qui est bien pour elle. Malheureusement, les élus comme les managers, tous nous conduisant rationnellement vers le progès social apaisé sous perfusion, doivent se heurter à une tendance humaine qui nous plonge dans le chaos : la résistance au changement. Ah ! si les chercheurs pouvaient trouver la zone du cerveau qui produit la résistance au changement, son ablation deviendrait aussi nécessaire qu’un vaccin… jusqu’à ce qu’ils soient obligés d’arrêter le traitement, comme pour le vaccin DTPolio, retiré temporairement de la vente ce mois à cause d’une « recrudescence de réactions allergiques ». Nous espérons de notre côté que la virulence du déni de démocratie provoque plus de réactions allergiques.
Mais ne soyons pas pessimistes. La grogne n’est pas toujours du côté des irresponsables, elle n’est pas non plus un terme nouveau, comme nous l’avons déjà vu avec De Gaulle. Pour preuve, ce document précieux : deux minutes d’un sujet de Soir 3 du 8 janvier 1987, intitulé la « grogne des usagers ». Cette fois, ce ne sont pas les empêcheurs de faire tourner la république qui grognent, mais bien les usagers, qui décident, encadrés par le RPR et l’UDF, de manifester contre les grévistes. Appréciez comment si peu de choses – et de gens – ont changé, notamment sur la fin du reportage, lorsque Patrick Devedjian affirme que les grévistes « veulent faire couler la relance économique ».
Jürgen Habermas – La technique et la science comme « idéologie », Collection Tel, Gallimard, 1990
Imprimer

25 novembre 2008 à 9:30
La convergence éthique: UTOPIE ou ANTIDOTE ?
- Les traditionnels clivages politiques GAUCHE/GAUCHE - DROITE/DROITE sont-ils aujourd’hui la seule voie politique d’accès vers une meilleure réussite collective?
- Les adversaires de la réussite collective ne sont-ils pas EN DEHORS des clivages politiques?
- Les clivages politiques GAUCHE/GAUCHE - DROITE/DROITE, ne deviennent-ils pas finalement la cause de notre incapacité à résoudre les problèmes récurrents de société?
à suivre ….
http://www.la-convergence-ethique.org/
30 novembre 2008 à 9:50
Bonjour,
J’ai aussi longtemps pensé que dans une société “moderne” et “démocratique”, le dépassement de ce clivage gauche-droite était nécessaire et suffisant pour réunir la majorité de nos concitoyens en un élan “vers le moins pire”!
J’ai vu le résultat de tentatives diverses pour changer le paysage socio-politique:
- soit centristes (Giscard “2 Français sur 3″ selon lui adhéraient au centre - puis Bayrou 20% tout de même au 1er tour),
- soit hors des partis traditionnels comme les écologistes non-alignés censés lutter pour la survie commune,
- soit les leaders charismatiques comme l’abbé Pierre (entré en politique puis marginalisé au rang d’icône et récupéré par les institutions jusqu’à ses obséques, et enfin par son successeur dans le gouvernement)
- soit les humoristes “durs” comme Coluche qui ont failli renverser la donne…
- soit les révolutionnaires jusqu’au-boutistes de l’après 68, peu représentés en France mais actifs en Allemagne et Italie.
Tous ont eu un certain succès d’estime lors des enquêtes d’opinion, mais sans jamais aucune perspective de gouverner.
D’autre part, l’application de la loi de 2002 contre le harcèlement moral au travail, votée sur proposition du PC et du CES, sur une juste analyse de la situation en entreprise, se fait globalement au détriment des victimes, dont très peu sont d’ailleurs en état moral et financier d’y recourir.
En effet, la charge de la preuve est trop lourde pour la-dite victime, qui aura toujours le plus grand mal à collecter les témoignages écrits de ses collègues en place (comme si on comptait sur les mafiosi et les rackettés pour soutenir les repentis de la mafia!).
Il me semble donc que la voie électorale démocratique n’est pas la bonne pour faire évoluer la sempiternelle dualité naïfs-cyniques, manipulés-manipulateurs, exploités-exploiteurs, profiteurs-victimes de la crise… telle que le raconte avec humour Antoine DARIMA.
30 novembre 2008 à 10:03
Bonjour,
J’ai aussi longtemps pensé que dans une société “moderne” et “démocratique”, le dépassement de ce clivage gauche-droite était nécessaire et suffisant pour réunir la majorité de nos concitoyens en un élan “vers le moins pire”!
J’ai vu le résultat de tentatives diverses pour changer le paysage socio-politique:
- soit centristes (Giscard “2 Français sur 3″ selon lui adhéraient au centre - puis Bayrou 20% tout de même au 1er tour),
- soit hors des partis traditionnels comme les écologistes non-alignés censés lutter pour la survie commune,
- soit les leaders charismatiques comme l’abbé Pierre (entré en politique puis marginalisé au rang d’icône et récupéré par les institutions jusqu’à ses obséques, et enfin par son successeur dans le gouvernement)
- soit les humoristes “durs” comme Coluche qui ont failli renverser la donne…
- soit les révolutionnaires jusqu’au-boutistes de l’après 68, peu représentés en France mais actifs en Allemagne et Italie.
Tous ont eu un certain succès d’estime lors des enquêtes d’opinion, mais sans jamais aucune perspective de gouverner.
D’autre part, l’application de la loi de 2002 contre le harcèlement moral au travail, votée sur proposition du PC et du CES, sur une juste analyse de la situation en entreprise, se fait globalement au détriment des victimes, dont très peu sont d’ailleurs en état moral et financier d’y recourir.
En effet, la charge de la preuve est trop lourde pour la-dite victime, qui aura toujours le plus grand mal à collecter les témoignages écrits de ses collègues en place (comme si on comptait sur les mafiosi et les rackettés pour soutenir les repentis de la mafia!).
Il me semble donc que la voie électorale démocratique n’est pas la bonne pour faire évoluer la sempiternelle dualité naïfs-cyniques, manipulés-manipulateurs, exploités-exploiteurs, profiteurs-victimes de la crise… telle que le raconte avec humour Antoine DARIMA.
Choisissant de rester vivant et de ne pas devenir ermite ou fou, que faire? Sans doute agir au niveau médiatique et informel comme par ce blog et bien d’autres, comme pour la constitution européenne où l’opinion a giflé les institutionnels de droite comme de gauche.
On voit ainsi se transformer l’opinion publique en profondeur comme pour les thèses écologistes qui ont vraiment pénétré le discours ambiant mais en 30 ans, pas en une campagne électorale. Ces thèses sont sûrement déformées, dévoyées, mais elles sont là, le déni est levé, même celui des USA de Bush.
Alors, pour sortir de la quadrature du cercle: déni-impuissance-désespoir-cynisme-collaboration, engageons un combat médiatique avec les armes des lobbies, faisons de la pédagogie mais pas sinistre à ceux qui ne veulent pas analyser les faits et par leur passivité aggravent les situations insupportables décrites ci-dessus.
Chacun ayant ensuite la faculté de s’engager ou pas, à sa manière et à sa place, mais au minimum, qu’il ait la connaissance des réalités de cette société et des mécanismes qui la régissent, sans langue de bois et sans opium idéologique ou publicitaire!
Esprits critiques de tous les villages gaulois, unissez-vous…