Un blog dispersé, chroniques, vie, entreprise (mépris et cruauté requis) et…

 

Une dent enragée contre Louis Pasteur

Dans le premier jet de mon livre, j’ai écrit un chapitre sur Louis Pasteur… quel rapport avec l’entreprise ? Justement, c’est un peu pour ça que j’ai retiré le chapitre. Le lien, c’était les qualités de communicateur et… le manque de scrupules du personnage. Ce chapitre me tenant à cœur, et ayant fait l’objet de recherches, je vous le soumets ici.

Étude de cas : Louis Pasteur

Afin d’aider à démontrer, s’il était encore besoin, que les conseils de cet ouvrage sont propres à vous permettre la réussite, nous allons prendre une dernière fois un exemple célèbre : Louis Pasteur.

Louis Pasteur est universellement connu et vénéré. L’article qui lui est consacré dans l’Encyclopaedia Universalis s’ouvre sur ces mots :

« Trois raisons font de Louis Pasteur une grande figure de l’humanité. La première tient à son œuvre scientifique. Pasteur a renouvelé des chapitres entiers de la physique et de la chimie ; plus qu’aucun autre peut-être, il a révélé l’importance du monde microbien, soit comme facteur d’équilibre à la surface du globe, soit comme responsable de maladies animales et humaines. En second lieu, on doit à son génie des techniques qui ont transformé des industries entières et la mise au point de vaccinations importantes. Enfin, vient-on à méditer sur sa vie et sur son oeuvre, on ne peut qu’être frappé par la qualité morale qui s’en dégage. »

Connaissez-vous Antoine Béchamp, Henry Toussaint ou Pierre Galtier ? Probablement pas, à moins que vous soyez très versé dans l’histoire de la médecine et de la biologie. Tous trois vont nous aider à démontrer comment s’assurer une brillante réussite personnelle en étouffant l’ambition des autres, mais de plus comment, malgré cela, convaincre tout le monde de notre haute qualité morale.

En 1865, Louis Pasteur est mandaté par Jean-Baptiste Dumas, sénateur du Gard, pour étudier la maladie du ver à soie, qui fait des ravages dans le Midi. Alors qu’il commence ses recherches, Antoine Béchamp, docteur ès sciences, docteur en médecine, en chimie et en pharmacie, propose une communication à la Société centrale d’agriculture de l’Hérault sur le sujet. Béchamp, appliquant sa théorie des mirozymas (qui fait de lui un précurseur de la découverte des microbes… et de un sur la révélation de l’importance du monde microbien !), émet l’hypothèse que la nature de la maladie du ver à soie est parasitaire, donc de source externe. Pasteur, par contre, reprenant les travaux de ses prédécesseurs, affirme que la maladie est due à la faible constitution des vers eux-mêmes.

L’année suivante, Antoine Béchamp propose un traitement à la créosote, un antiseptique dont il démontre l’innocuité sur le ver à soie. Pendant ce temps, Pasteur en vient à considérer qu’il n’y a pas à proprement parler de maladie du ver à soie, mais qu’il s’agit d’un défaut génétique de l’espèce. Il maintiendra cette théorie durant les années qui suivent, en critiquant violemment Béchamp et les défenseurs de la théorie parasitaire, les traitant notamment de fous. Plus tard, oubliant totalement ces propos et ses convictions précédentes, Pasteur montrera, dans son ouvrage sur la maladie des vers à soie, l’existence du parasite, comme si cela avait toujours été sa conviction.

Nous n’avons pas une culture scientifique suffisante pour estimer avec précision les arguments des diverses parties. Par contre, ce qui est intéressant est la situation actuelle de la postérité des deux protagonistes : Pasteur est universellement reconnu comme un génie, sans doute le plus grand génie de la biologie du XIXe siècle. Les ouvrages qui lui sont consacrés sont innombrables, comme le sont les rues portant son nom. Antoine Béchamp, de son côté, est presque universellement ignoré. Une recherche par exemple dans l’Encyclopaedia Universalis ne donne que deux entrées, où l’on cite au passage le scientifique sur des sujets connexes. Il y a indéniablement une injustice envers un précurseur de la découverte des microbes et des enzymes. Mais ce qui fait la beauté de cet oubli, c’est la qualité avec laquelle il s’est instauré, qui vaut pour nous valeur d’exemple. Pasteur a dégagé l’impudent d’une pichenette dans son ouvrage déjà mentionné, paru en 1870, sur l’étude de la maladie des vers à soie. Un simple paragraphe :

« M. Béchamp, professeur à la Faculté de médecine de Montpellier, conseilla l’emploi de fumigations de créosote avec une telle insistance et une si grande abondance d’arguments, tous fondés, il est vrai, sur des idées préconçues, que les provisions de cette substance, faites par les pharmacies du Midi, en augmentèrent le prix. Mais deux années après ces publications spécieuses, il n’était plus question du fameux spécifique. »1

On voit la méthode employée par Pasteur : vilipender l’obscurantisme des savants de l’époque, mélange de charlatanisme et de superstitions couvertes du drap propre de la science. Ce plan d’attaque est suffisamment efficace et la haute réputation morale de Pasteur si prégnante, que plusieurs de ses biographes, lorsqu’ils font rapidement état de ces querelles périphériques, ne font que paraphraser les écrits de Pasteur, sans autre vérification :

« Des professeurs reconnus avaient leurs propres chimères. Béchamp, professeur à la faculté de Médecine de Montpellier, conseillait l’emploi de fumigations de créosote en se fondant sur des considérations scientifiques si sérieuses que le prix de cette substance flamba dans les pharmacies du Midi. »2

Notons qu’on est passé de l’augmentation chez Pasteur à la flambée chez Darmon. Encore une leçon importante : lorsqu’on a réussi son entreprise de désinformation, la tendance est en route et est maintenue par l’inertie de nos continuateurs, si ce n’est de leur part une poussée plus forte encore. L’esprit critique ne génère aucune énergie, elle est semblable à un fluide stagnant dans lequel les corps solides risquent de se trouver embourbés. Cette comparaison montre également le peu d’appétence ressenti en général pour l’esprit critique, et surtout pour la sorte d’énergie froide, rebutante qu’elle doit employer. Le suivisme, l’acceptation et l’admiration en face de la réussite sont des élans bien plus confortables et capiteux.

Le résultat de cet effacement historique est parfait. Il ne nous reste que des bribes des erreurs de raisonnement de Pasteur, puisque les documents que nous utilisons pour en juger sont produits par Pasteur et sa famille, et rédigés après coup, en prenant compte des résultats d’autres chercheurs… comme s’ils étaient les siens propres. Cela amène naturellement les historiens de la science à justifier l’approche pastorienne à la lumière du génie de son intuition : « Pasteur […‪] expérimentait pour vérifier ses intuitions, pour apporter la preuve irréfutable de ses idées fondamentales. Si une expérience ne confirmait pas son hypothèse de départ, il n’expérimentait plus dans la même direction. Le génie tout particulier de Pasteur consistait dans le fait historique d’avoir été presque toujours d’emblée dans le vrai. »3

Mais dans ce genre, Béchamp n’est pas un cas isolé. Continuons.

Les années 1880 vont voir l’agriculture française prendre un essor considérable. Jusqu’à présent, les élevages de moutons sont régulièrement décimés par la terrible maladie du charbon, ce qui a des graves conséquences économiques pour l’agriculture française. La lutte contre cette maladie est donc une priorité nationale.

Henry Toussaint, né en 1847, vingt-cinq ans après Louis Pasteur, docteur ès Sciences et docteur en médecine, professeur à l’École vétérinaire de Toulouse, y mène des recherches sur le bacille charbonneux, que l’on connaît mieux de nos jours sous le nom anglais d’Anthrax. Le Littré définit ainsi la maladie du charbon : « Charbon de l’homme et des animaux, affection virulente se manifestant par une altération profonde du sang, un abattement général des forces, une production d’une ou de plusieurs tumeurs cutanées inflammatoires constituant le charbon ou tumeur charbonneuse. »

En 1879, Toussaint présente sa thèse intitulée Recherches expérimentales sur la maladie charbonneuse à la Faculté de Médecine de Lyon, qui résume ses théories sur les bactéries du charbon. Un an plus tard, il met au point un vaccin dont il assure l’innocuité en le chauffant à cinquante-cinq degrés puis, plus tard, en l’atténuant à l’aide d’un antiseptique, l’acide phénique. Il propose plusieurs communications à l’Académie des sciences durant l’été 1880, après être parvenu à obtenir grâce à son procédé, de façon imparfaite mais prometteuse, l’immunité du chien et du mouton à la maladie charbonneuse.

De son côté, Louis Pasteur effectue des recherches sur le même vaccin, en utilisant un procédé d’atténuation différent, simplement en exposant la bactérie à l’oxygène. En début 1881, dans deux séances de l’Académie des sciences, il annonce publiquement la découverte de sa version du vaccin, utilisant l’atténuation par oxygène, et la déclare supérieure au procédé de Toussaint.

La société d’agriculture de Melun lui propose un défi : procéder à une vaccination à grande échelle dans une ferme de Pouilly-le-Fort. Cette expérience restée célèbre sera un succès total : sur cinquante moutons testés, les vingt-cinq animaux vaccinés vont tous survivre (un seul succomba peu après, et il est douteux que ce soit de la maladie du charbon). L’expérience de Pouilly-le-Fort est un des événements hautement dramatisés, par la population, la presse mais aussi Pasteur lui-même dans ses communications à l’Académie des sciences, qui ont établi sa célébrité.

Il y a malgré tout une part d’ombre dans cette expérience, qui a amené quelques historiens des sciences, dont Gerald Geison, à parler du « secret de Pouilly-le-Fort ». En effet, sans réellement l’expliciter dans ses communications, mais en ne faisant rien pour qu’on n’en fasse pas l’évidente déduction, Louis Pasteur a toujours laissé entendre que le vaccin administré à Pouilly-le-Fort était atténué selon la méthode par oxygène qu’il avait défendue à l’Académie des sciences. À la lecture des souvenirs du neveu de Pasteur, Adrien Loir, et surtout depuis la mise à disposition récente de ses carnets de recherche, nous savons que le vaccin administré en 1881 était atténué par un antiseptique, le bichromate de potassium. Des tests avec ses collaborateurs Émile Roux et Charles Chamberland avant l’expérience avaient montré que la méthode à l’oxygène n’était pas encore concluante et que son utilisation à Pouilly-le-Fort conduirait à une catastrophe. Une information que Louis Pasteur a toujours gardée soigneusement secrète, notamment durant la querelle qui s’ensuivit entre Toussaint et lui sur la paternité de la découverte du vaccin.

C’est l’institut Pasteur lui-même qui nous livre cette information, dans la publication sur Internet des repères chronologiques de la vie de Charles Chamberland :

« 04/1881 Deux jours avant la signature du protocole expérimental de Pouilly-le-Fort (expérience publique de vaccination anticharbonneuse sur des moutons), Ch. Chamberland se livre avec L. Pasteur à une expérience comparative. Chacun prépare un vaccin anticharbonneux, Pasteur traitant la culture microbienne par l’oxygène de l’air, Chamberland par un antiseptique, le bichromate de potassium. Le second vaccin s’avère être le plus efficace ; Pasteur l’utilisera lors des expériences, couronnées de succès, de Pouilly-le-Fort. »

Ainsi, on peut dire que la méthode d’Henry Toussaint était efficace, et qu’il a obtenu un vaccin avant Pasteur. Il n’est pas ici vraiment important de déterminer l’origine de la précédence du traitement, mais de voir comment l’importance personnelle se bâtit. Elle se construit toujours dans la lutte pour la prééminence personnelle. De nombreuses fois Pasteur aura dissimulé des informations, souvent il aura oublié de citer ses sources, de mentionner le travail d’un tiers qui aura orienté ou inspiré ses recherches, alors qu’une telle fertilisation croisée, comme on pourrait l’appeler, est la règle en sciences, et que les découvertes de génies isolés sont plutôt l’exception.

On voit que Pasteur savait appliquer les règles de base de l’auto-valorisation, qui l’ont conduit à devenir une légende, alors que ceux de ses contemporains qui ont obtenu des résultats de grande importance, sont aujourd’hui presque totalement oubliés.

Un exemple du résultat dans l’hagiographie contemporaine :

« Pour atténuer la virulence de l’agent pathogène du charbon, il ne suffit pas de le laisser s’étioler dans de vieilles cultures, comme on le fait pour le microbe du choléra des poules. La bactéridie filamenteuse du charbon forme, en effet, des spores qui, insensibles à l’air, ne s’altèrent pas et gardent leur virulence. Il importe donc de trouver une méthode de culture qui permette à la bactéridie de s’affaiblir, avant de former des spores. Après bien des essais infructueux, les chercheurs comprennent que c’est la température de la culture qui peut accélérer le dépérissement de la bactéridie. Il reste à déterminer le degré optimal de cette température, le temps pendant lequel elle doit être maintenue, etc. On y parvient enfin. « Au bout de huit jours, notre culture ne tue plus que quatre ou cinq moutons sur dix ; au bout de dix ou douze jours, elle n’en tue plus aucun ; elle ne fait que communiquer aux animaux une maladie bénigne qui les préserve ensuite contre la maladie », peut écrire, dans ce style précis du scientifique d’où le ton du triomphe est banni, Charles Chamberland. Le vaccin du charbon est découvert. »4

Eh oui, le vaccin du charbon est découvert, sauf que, comme nous l’avons vu, ce n’est pas celui qui sera utilisé pour l’expérience de Pouilly-le-fort sur lequel le récit du biographe va continuer, mais bien l’atténuation par antiseptique qu’avait développé Toussaint. Détails bien inutiles au demeurant.

Voilà notre force. L’inutilité, l’aridité rebutante des détails, de la recherche, la réceptivité bienveillante aux communications dynamiques et concentrées. Une fois encore, occuper l’espace, sans relâche.

Les méthodes de Pasteur sont pour nous très instructives. Lorsque, dans sa querelle avec Toussaint concernant le vaccin contre la maladie du charbon, l’Académie de médecine, irritée de se voir proposer des communications de part et d’autre affirmant que le vaccin était efficace sans que la méthode de production de ce vaccin soit divulguée, exigea la levée de ce secret, les deux protagonistes eurent des réactions bien différentes, comme l’explique Gerald Geison5, Pasteur menaça simplement de démissionner de l’Académie de médecine. Toussaint, qui n’en était pas membre, révéla sa méthode d’atténuation.

Grave erreur de la part de Toussaint, bien entendu. Dévoiler trop rapidement toutes ses cartes confère une indéniable puissance à l’adversaire.

Ne nous arrêtons pas en si bon chemin, nous avons un troisième exemple dans notre manche.

Avec Pierre-Victor Galtier, nous allons nous retrouver en territoire maintenant connu : même oubli de l’histoire, même mépris de Pasteur, et pourtant même précédence, même qualité des recherches.

Pierre-Victor Galtier, professeur à l’Ecole Vétérinaire de Lyon, travaille sur la rage. Il publie un mémoire sur le sujet en 1879, dont le résumé apparaît sous forme de note dans les Comptes rendus des séances de l’académie des sciences. Cette note comporte entre autres ce paragraphe :

« J’ai entrepris des expériences en vue de rechercher un agent capable de neutraliser le virus rabique après qu’il a été absorbé et de prévenir ainsi l’apparition de la maladie, parce que, étant persuadé, d’après mes recherches nécroscopiques, que la rage une fois déclarée est et restera longtemps, sinon toujours incurable, à cause des lésions qu’elle détermine dans les centres nerveux, j’ai pensé que la découverte d’un moyen préventif efficace équivaudrait presque à la découverte d’un traitement curatif, surtout si son action était réellement efficace un jour ou deux après la morsure, après l’inoculation du virus. »6

Galtier a, un an avant que Pasteur commence ses recherches, déjà eu l’intuition du vaccin contre la rage. Il l’expérimente avec succès sur des moutons en 1881.

En 1888, il fait parvenir une autre note, qui commence ainsi :

« Après avoir, dès 1880-1881, établi le premier, par des expériences sur le mouton et la chèvre, qu’on pouvait conférer l’immunité contre la rage, au moyen des injections intra-veineuses de virus rabique, j’ai depuis, dans des Communications nouvelles, démontré que, par ce moyen, les animaux herbivores peuvent être préservés, alors même qu’il s’est écoulé un certain laps de temps après les morsures. »

Pourquoi Galtier insiste-t-il sur la précédence de sa découverte ? Parce que, entre temps, Pasteur s’est inspiré des recherches de Galtier pour établir son propre vaccin contre la rage, qu’il testera, lui, sur l’être humain, et non seulement sur les animaux herbivores : le 6 juillet 1885, il vaccine Joseph Meister, un berger alsacien de neuf ans. L’enfant est sauvé et la célébrité de Pasteur est assurée.

L’émulation entre chercheurs est une fois de plus tout à fait normale. Mais quelle est l’attitude de Pasteur envers son prédécesseur ? Quelques critiques sur des éléments périphériques de ses recherches, des remarques rapides et dédaigneuses, et pour le reste, un grand silence. En parcourant les travaux de Pasteur, on ne voit d’ailleurs en général pas de mention très élaborées des recherches de ses compétiteurs. Ce qui est bien normal : on n’existe pas dans l’abandon à l’autre.

Leçon malheureusement négligée par un des principaux collaborateurs de Pasteur, Emile Roux, qui dans sa thèse de Médecine soutenue en 1883, et qui porte le titre Des nouvelles acquisitions sur la rage, cite les travaux de M. Galtier en les complétant de ses propres observations, comme on le fait entre collègues, et donne donc toutes la place à ses recherches. Il écrit notamment, page 437, au sujet des résultats obtenus par M. Galtier sur les moutons :

« Les résultats obtenus par M. Galtier étaient trop importants pour qu’au laboratoire de M. Pasteur on n’ait pas essayé de les reproduire sur les chiens. À diverses reprises on a injecté jusqu’à un centimètre cube de salive rabique dans les veines de chiens bien portants sans qu’ils aient paru en éprouver aucun effet fâcheux. »

Émile Roux reconnaît donc que l’équipe de Pasteur s’est inspirée de Galtier. C’est bien plus de crédit aux travaux de ce confrère que n’en a jamais accordé Pasteur.

La morale de tout ceci est bien simple. Que reste-t-il du travail, de l’intuition, des recherches obscures ? Bien souvent rien du tout. Pasteur était un communicateur infatigable. Sa virulence envers les critiques portées à l’Académie de Sciences, sa capacité à convaincre et à séduire, notamment les influents, lui a assuré la renommée. Voilà les qualités que nous devons rechercher si nous voulons, nous aussi influer, compter, prévaloir.

Louise L. Lambrichs essaie d’expliquer cette partie plus sombre de Pasteur : « Pasteur n’est pas un saint. Mais il est, à sa façon, un homme de génie. Il a de la science une idée grandiose, une vision qui dépasse en puissance et en ambition toutes celles de ses contemporains. Pour lui, le combat pour la cause scientifique ne se livre pas seulement dans la recherche au laboratoire, mais aussi dans les allées du pouvoir, dans la presse, dans l’opinion. Sans crédits, la recherche ne peut progresser. Sans coup d’éclat, elle ne peut convaincre. Les yeux rivés sur la rivale allemande, Pasteur se bat pour convaincre les puissants de doter la France de laboratoires plus modernes. Et jusque dans ses recherches, il suit une stratégie dont le but est de frapper les imaginations, pour mieux emporter l’adhésion générale. »8

Certes, voilà qui, bien que perdant de noblesse par rapport à l’hagiographie ambiante, ménage quand même la grandeur difficile à nier par ailleurs — de Pasteur. Mais si telle était seulement l’ambition du grand homme, pour quelle raison devait-il systématiquement dénigrer le travail de ses concurrents, et nier l’influence de leurs travaux sur ses « découvertes » ? Pasteur, homme pragmatique, appliquait simplement les règles élémentaires que nous avons tenté de présenter dans ce livre, pour s’assurer, par un autre type de démarche scientifique, une grandeur personnelle.

Plus loin, Louise L. Lambrichs, conclut : « Chaque existence trempe dans l’ombre. Il est déjà bien beau que certaines baignent en majeure partie dans la lumière. Or tel est bien le cas de celle de Pasteur. Il a menti ? En effet. Mais lorsqu’il mentait, c’était pour défendre une vérité scientifique à laquelle il croyait, même s’il ne l’avait pas encore prouvée, et la postérité lui a donné raison. Il s’est attribué des découvertes qui n’étaient pas les siennes ? C’est vrai, mais si moralement une telle conduite est condamnable, il faut rappeler que jamais le savant ne le fit pour en tirer un profit personnel, mais toujours pour faire progresser la science — à laquelle il s’identifiait totalement. »9

Il semble plutôt que, en tout cas dans une certaine mesure, la postérité ait donné raison à la construction lyrique que Pasteur a bâtie pour elle, et c’est ce qui nous intéresse ici : la démonstration que les moyens d’influence et de communication que nous vous avons proposés sont efficaces, même sur le long terme, et qu’ils survivent parfois bien à la lumière de l’analyse. L’absence de scrupules peut parfaitement se justifier par la finalité, le résultat. Le fort a voie au chapitre contre le crétin et le faible. Les médiocres ne méritent pas notre souvenir. De même, il n’y a aucun mal à s’approprier les idées des autres lorsque l’on est mieux à même de les faire triompher.

Que la fin justifie les moyens, très bien, mais que faire si même la fin n’a rien de grandiose, ce qui sera certainement souvent votre lot ? Il suffit d’appliquer les mêmes règles à la fin : communiquez-la comme parfaite elle aussi, il y a de fortes chances que ce soit accepté tel quel.

Prenons encore exemple chez Pasteur. Nous venons de parler de la vaccination célèbre de Joseph Meister. Mais cette vaccination a-t-elle réellement été un succès ? Philippe Decourt, cité par Louise L. Lambrichs, nous apporte les éléments qui permettent d’en douter : « On sait depuis longtemps qu’un chien enragé ne transmet la maladie que dans une petite minorité des cas. Pasteur lui-même a déclaré qu’en moyenne 16 % seulement des personnes mordues par un chien sûrement enragé contractent la rage, soit environ une fois sur six. L’éminent spécialiste de la rage à l’Institut Pasteur, Pierre Lépine, cite une statistique de Babès : la mortalité est la plus grande en cas de morsure de la face (à cause de la proximité du système nerveux central), mais s’abaisse à 15 % pour les morsures du tronc ou des extrémités, et entre 5 % et 3 % quand les morsures ont été faites à travers les vêtements. Les morsures du jeune Meister étant relativement les moins graves. Il n’avait pas été mordu à la face, mais à l’extrémité de la main droite, aux cuisses à travers son pantalon et à la jambe. Le risque était donc compris entre 15 % et 3 %, approximativement huit ou neuf chances sur dix pour que sans traitement la rage ne se déclare pas, même si le chien avait été enragé10. »11

Donc rien ne prouve que le petit Joseph Meister a bien été sauvé par Pasteur. Peu importe, me direz-vous, puisque le vaccin contre la rage a prouvé son efficacité. Certes, mais plus tard, et certainement pas dans sa forme de 1885. Comme le dit Lambrichs en se basant toujours sur Decourt : « Joseph Meister a été mordu par un chien, mais un chien dont rien n’assure qu’il était enragé, au contraire. Pasteur l’a vacciné, mais avec un vaccin qui n’était ni son idée (puisqu’il n’avait pas imaginé ce procédé pour l’obtenir), ni son invention propre (dans la mesure où il n’est pas l’auteur de sa première réalisation technique). Après quoi il fit une communication à l’Académie des sciences où il produisit de fausses statistiques, dont il tira des conclusions erronées. Quoi qu’il prétende, il n’existe encore aucune preuve solide de l’efficacité de sa méthode. Tout ce qu’on peut dire, c’est que durant les deux premières années de l’application de la méthode pasteurienne, la moyenne des cas mortels de rage fut exactement la même que durant les années précédentes. »12

En 1920, dans le Larousse Médical, le Dr Galtier-Boissière, écrit ceci à l’article rage : « Quant à la possibilité de contracter la rage par le traitement13, la statistique y répond, car aucun cas de mort ne s’est produit depuis quatre ans. »14 Quatre ans, donc depuis 1916, alors que la vaccination de Joseph Meister avait eu lieu en 1885.

Ainsi, la fin justifie les moyens, et si la fin elle-même se révèle une piètre justification, arrangez la fin à votre guise. Rien de plus facile.

Un dernier mot, pour illustrer l’élément décisif que constitue la courtisanerie systématique. Pasteur, en exergue de la publication déjà citée plus haut, l’étude de la maladie des vers à soie, écrit ceci :

A SA MAJESTÉ L’IMPÉRATRICE

Hommage de profonde reconnaissance et d’une vive admiration pour son esprit élevé et son grand cœur.

MADAME,

En dédiant ces Études à Votre Majesté, j’accomplis un devoir.

Je venais de les entreprendre, à la bienveillante prière de mon illustre maître, M. Dumas, et j’étais effrayé, découragé, par les difficultés sans nombre que j’y avais entrevues, lorsque Votre Majesté me fit l’honneur de m’en parler au Palais de Compiègne.

L’Impératrice, touchée des misères qu’entraînait à sa suite la maladie qui, depuis quinze années, décimait les vers à soie et ruinait l’une des plus belles industries agricoles de la France, daigna prendre intérêt à mes premières observations et m’inviter à les suivre, me disant que la science n’a jamais plus de grandeur que dans les efforts qu’elle fait pour étendre le cercle de ses applications bienfaisantes.

Je fis alors à Votre Majesté une promesse que j’ai eu à cœur d’acquitter par cinq années de persévérantes recherches.

Je me devais à moi-même de faire connaître cette circonstance, d’abord pour remercier Votre Majesté de ses encouragements, ensuite pour apprendre aux populations du Midi depuis si longtemps éprouvées par le mal que j’ai cherché à prévenir, à qui elles devront faire remonter leur reconnaissance, si, comme j’en ai le ferme espoir, mes Études sont couronnées de succès.

Je suis, avec le plus profond respect,

Madame,

de Votre Majesté,

le très humble, très obéissant et très fidèle serviteur,

L. Pasteur,

membre de l’Académie des sciences.15

On sait que Pasteur fut invité au château de Compiègne en automne 1865 par Napoléon III et l’Impératrice Eugénie. On en connaît les détails par sa correspondance avec son épouse Marie. L’impression faite à Pasteur par le couple impérial est forte, et la réciproque fût certainement vraie, en tout cas auprès de l’Impératrice, qui prit beaucoup d’intérêts aux démonstrations scientifiques de Pasteur.

Voilà une excellente inspiration de ce que doit être en résumé une ligne de conduite vers le succès : absence de scrupules envers ses pairs, propos emportés et vindicatifs sur les travaux concurrents, grande déférence envers les détenteurs du pouvoir, maîtrise de la communication, façonnage de sa propre réputation. C’est ainsi que l’on réussit.

1Citation provenant de l’exemplaire en ligne sur Gallica : gallica.bnf.fr.

2Pierre Darmon, Pasteur. Fayard, 1995, p.182.

3M.D. Grmek, « Louis Pasteur, Claude Bernard et la méthode expérimentale ». L’Institut Pasteur, contributions à son histoire, sous la direction de Michel Morange. La Découverte, 1991, cité par Louise L. Lambrichs, La Vérité médicale.

4Pierre Gascar. Du côté de chez Monsieur Pasteur. Odile Jacob, 1986, p. 59.

5Gerald L. Geison. The Private Science of Louis Pasteur. Princeton University Press, 1996, p.162.

6Source Gallica : gallica.bnf.fr

7Bibliothèque interuniversitaire de médecine et d’odontologie (Paris) - http://web2.bium.univ-paris5.fr/livanc/?p=43&cote=TPAR1883×398&do=page

8Louis L. Lambrichs. La Vérité Médicale: Claude Bernard, Louis Pasteur, Sigmund Freud : légendes et réalités de notre médecine. Hachette Pluriel, 1994, p.107.

9Louis L. Lambrichs. La Vérité Médicale: Claude Bernard, Louis Pasteur, Sigmund Freud : légendes et réalités de notre médecine. Hachette Pluriel, 1994, p. 113

10Ce qui, précise Lambrichs en s’appuyant sur Decourt, n’était d’ailleurs pas certain.

11Louis L. Lambrichs. La Vérité Médicale: Claude Bernard, Louis Pasteur, Sigmund Freud : légendes et réalités de notre médecine. Hachette Pluriel, 1994, p. 95, citant Philippe Decourt, Les Vérités indésirables, p. 145

12Louis L. Lambrichs. La Vérité Médicale: Claude Bernard, Louis Pasteur, Sigmund Freud : légendes et réalités de notre médecine. Hachette Pluriel, 1994, p. 105

13On reprochait à Pasteur de ne pas atténuer suffisamment le vaccin, et donc de transmettre la rage par le traitement

14Louis L. Lambrichs. La Vérité Médicale: Claude Bernard, Louis Pasteur, Sigmund Freud : légendes et réalités de notre médecine. Hachette Pluriel, 1994, p. 90

15Source Gallica

Imprimer Imprimer

4 Réponses à “Une dent enragée contre Louis Pasteur”

  1. relecture dit :

    Bonjour, 1965 pour Louis Pasteur me parait bien tardif… N’est-il pas ?

  2. Antoine Darima dit :

    juste ! une coquille corrigée, merci !

  3. didier.tarte dit :

    au delà des circonstances que vous avez si bien étudiées (merci d’avoir réalisé un tel travail où les médecins brillent par leur absence !!! le risque est trop grand ?) concernant la renommée très manipulée par lui même et les circonstances politiques, il serait intéressant d’explorer comment Louis Pasteur a engagé la compréhension des maladies sous un angle très limité où l’être humain devient le jouet des forces en présence : celle des microbes contre celle des chercheurs qui cherchent leur éradication. Un combat perdu d’avance.
    bravo en tout cas pour ce travail exemplaire.

    Didier T Médecin

  4. Antoine Darima dit :

    Mon travail est très modeste, les quelques auteurs que je cite ont dépensé beaucoup d’énergie pour rétablir un peu de vérité.

    Je suis aussi de votre avis sur ce point. Je ne voulais pas l’aborder parce qu’il était hors-sujet, mais la notion importante de terrain en médecine a été étouffée par la vague pastorienne, et ce n’est pas l’approche purement expérimentale (et pourtant Dieu sait si Claude Bernard était un homme talentueux) qui nous aide à en sortir.

Saisissez une réponse

Soyez avertis

Inscrivez-vous pour recevoir nos nouvelles fraîches et passages médiatiques

Adresse e-mail *

Articles récents

Livre

Catégories

Archives

Tags

Liens

Medias

Commentaires récents